Mon discours d'hommage à Jacques Chirac au Conseil de Paris

Mon discours d’hommage à Jacques Chirac au Conseil de Paris

Madame la Maire,

Mesdames et messieurs les ministres,

Chers collègues Conseillers de Paris,

Nous voici donc rassemblés pour dire toute notre admiration, notre profonde reconnaissance et notre immense affection à celui qui après avoir marqué chacune de nos vies, s’est éclipsé en silence et sur la pointe des pieds. Il a tiré sa révérence pour entrer dans l’Histoire.

Nous sommes réunis dans ce lieu qu’il aimait tant, dans lequel s’imbrique toute cette histoire de France et toute l’histoire de Paris dans la France : de la Maison aux Piliers d’Etienne Marcel à l’Hôtel de Ville, en passant par le Palais des prévôts des marchands, centre névralgique de tant de frondes, révoltes et révolutions.

Voici près de 40 ans, Jacques Chirac évoquant devant le Pape Jean-Paul II l’Hôtel de Ville et ses abords, interrogeait : « Existe-t-il au monde un espace plus réduit et cependant plus chargé de pensée où, d’âge en âge, de siècle en siècle, des génies dans les arts et les sciences, la philosophie et la théologie ont œuvré pour accroître le trésor de la culture humaine ? »

Oui, disait-il : « C’est en ces lieux que la France sent le plus fortement battre son cœur ».

C’est à ce beau condotierre à l’énergie débordante que les Parisiens ont choisi de confier leur destinée pendant près de vingt ans.

Le 25 mars 1977, à l’issue d’une campagne éclair qu’il n’anticipait pas deux mois auparavant, il est devenu le premier Maire de Paris des temps modernes.

Génie tactique ? Pas seulement. Lors de sa déclaration de candidature en janvier, Jacques Chirac parla droit au cœur des  Parisiens, mit à jour leur goût de la liberté, leur envie de s’émanciper d’une gestion préfectorale certes en symbiose avec l’Etat, mais qui lui était soumise. « Une fois encore, les exhortait-il, le peuple de Paris saura donner l’exemple !»

Oui, avec Jacques Chirac, Paris s’est libéré de la routine de cette gestion administrative. Le souffle du suffrage universel s’est engouffré dans l’Hôtel de Ville.

« Un mandat de Maire, disait-il, c’est à la fois l’imaginaire et le quotidien, les réalisations de grande envergure et les travaux les plus modestes. Et au-delà de l’action, la passion de rencontrer le peuple de Paris »

L’incroyable alchimie de ses trois mandats à Paris, elle est là. Une prodigieuse ambition pour notre Capitale, celle de la hisser aux dimensions de son génie et de son histoire.

La connaissance intime de tant de Parisiens qu’il rencontrait partout, dans chaque rue, sur chacune des places de Paris. Celle de leurs difficultés, de leurs souffrances.

Et ce qui rend possible cette conciliation des contraires - de l’ambition et de la proximité -: l’excellence, dans la conception et la mise en œuvre de chacune de ces actions.

Car en le choisissant comme Maire, les Parisiens n’avaient pas seulement élu un combattant qui pouvait assouvir leur désir de liberté.  Ils ont élu une personnalité dotée d’une riche culture de l’Etat et d’une très grande expérience au sommet de l’Etat.

Elus, Directions et administration, Cabinet : Jacques Chirac a amené les meilleurs à l’Hôtel de Ville. Et il a su entretenir une relation sans pareille avec tous les agents de la Ville, dont certains encore en activité m’ont dit qu’ils gardent un souvenir si ému.

« Comment ne pas éprouver l’exceptionnel rayonnement spirituel et intellectuel que Paris continue d’exercer dans le monde ? Car Paris, c’est une histoire qui ne cesse de résonner comme un écho aux aspirations des peuples de la Terre. » (JC, Maire de Paris, octobre 1994, avant-propos du recueil de ses discours internationaux à l’Hôtel de Ville)

Oui, Paris avec Jacques Chirac a été Paris à voix haute. L’Hôtel de Ville est devenu le point de passage incontournable pour les grands chefs d’Etat étrangers. Je pense aussi à la création, à son initiative, de l’Association des Maires Francophones, qui depuis 30 ans a permis de fonder une diplomatie des Villes au service du Développement et de la Francophonie.

Avec lui et pour la première fois depuis plus d’un siècle, Paris a pu rayonner dans toute sa plénitude.

Jacques Chirac était aussi dans l’action de proximité pour chacun des Parisiens, et Paris fut un laboratoire de ce qui pourrait être entrepris à plus grande échelle pour chacun des Français.

Avec une politique sociale généreuse au service de tous, familles mais aussi personnes âgées. Une politique sociale si innovante pour les plus vulnérables, avec le Samu social, mais aussi la carte Paris-santé, précurseur de la CMU.

Chirac, c’est également 120 hectares de nouveaux espaces verts. La coulée verte (12ème), le parc André Citroën (15ème), le réaménagement de l’esplanade des Invalides. Les premiers couloirs de bus, les premières pistes cyclables. La mécanisation de la propreté.

Il fut un maire aménageur, entreprenant un effort sans pareil depuis Haussmann, avec la vision d’un rééquilibrage de l’Est Parisien, le POPB, l’Îlot Chalon (12ème), la Goutte d’Or (18ème), les ZAC Evangiles (18ème) et Flandres (19ème), mais aussi le quartier Paris Rive gauche. Et bien sûr, le réaménagement des Champs-Elysées.

C’est probablement dans le domaine culturel que s’illustre le mieux son ambition pour un « Paris en grand » et sa volonté de diffuser l’excellence pour tous, dans la plus grande proximité. Jacques Chirac, c’est une politique brillante et prestigieuse avec la rénovation du Théâtre du Châtelet. Mais on lui doit aussi la modernisation du tissu des conservatoires municipaux et la création des théâtres d’arrondissement, sans oublier le Forum des Images et la Maison de la Poésie.

Aujourd’hui, nous ne rendons pas seulement hommage au Maire de Paris.

Nous pensons au premier Président de l’ère de la mondialisation, qui s’est le premier engagé pour sa régulation.

Je ne me souviens plus très bien si, en 2005, « des conditions météorologiques déplorables » ou une furieuse envie de ne pas y aller – ou les deux -, l’ont amené à adresser un message par visio-conférence aux participants au Forum de Davos.

Mais je garde absolument en mémoire son propos visionnaire sur la mondialisation et les inégalités. Sur le fait que, face aux risques de notre planète, tant de pauvres n'ont pas les moyens de se protéger physiquement, et encore moins financièrement, contre les dangers de l'existence.

Je l’entends encore rappeler aux puissants réunis à Davos la fragilité de l'humanité face à la nature, qui « engage notre civilisation urbaine et technicienne à davantage d'humilité, de respect, de responsabilité ». Je l’entends prôner l'affirmation d'une conscience planétaire, d'un sentiment de citoyenneté mondiale.

« A l'heure du monde ouvert, disait-il, l'humanité, dans sa diversité, mesure combien elle partage une même destinée. »  Face à ce qu’on a appelé des " tsunamis silencieux ». Famines. Maladies infectieuses qui déciment les forces vives de continents entiers. Violences et révoltes. Régions livrées à l'anarchie. Mouvements migratoires non maîtrisés. Dérives extrémistes, terreau fertile au terrorisme.

Je l’entends encore plaider et agir pour des financements innovants.

Aujourd’hui, nous rendons hommage au Président qui a alerté les consciences du monde sur les dangers qui menacent la planète.  Nous rendons hommage au Président qui ne s’est pas étourdi de l’utilisation du mot « réforme », mais qui a agi : celui qui a voulu le premier plan d’action santé environnement, la Charte constitutionnelle de l'Environnement. Celui qui a donné une impulsion décisive au développement des énergies renouvelables, celui qui a élaboré la première stratégie nationale de développement durable.

Nous rendons hommage au Président qui a voulu que son second mandat soit marqué par des actions de grande ampleur visant à éviter, à apaiser ou à réparer d’immenses souffrances et de grandes injustices, pour la plupart secrètes, dans l’intimité de chacune de nos familles : avec les grands chantiers de la lutte contre le cancer, des droits et de la citoyenneté des personnes handicapées, ou de la lutte contre ce qu’il a appelé la « barbarie sur les routes ». Pour tous les Français, dans chacun de ces domaines, il a eu des paroles libératrices, il a brisé des tabous. Toujours, la parole s’est prolongée par l’action : des décisions et des moyens, en continu, une vigilance de tous les jours cinq années durant. Il nous a fait changer d’ère.

Nous rendons enfin hommage au Président de l’unité nationale et des valeurs de la République, celui qui a su poser un regard et des mots lucides et vrais sur notre Histoire pour que nous puissions l’assumer ensemble, celui qui a tellement fait contre le communautarisme, pour la laïcité, contre les discriminations et pour la cohésion sociale. Celui qui, osant les mots « Je vous aime » pour clore une vie au service des Français, une vie qui avait été une longue déclaration d’amour à la France et aux Français, surtout une vie faite de tellement de preuves d’amour, nous a mis en garde.

Plus que jamais, laissons ses mots résonner dans nos esprits et dans nos cœurs : « Ne composez jamais avec l'extrémisme, le racisme, l'antisémitisme ou le rejet de l'autre. Le vrai combat de la France, le bon combat de la France, c'est celui de l'unité, c'est celui de la cohésion."

Hommage soit rendu à notre Maire et notre Président, à cette personnalité hors du commun.

Car a-t-on connu un être tout à la fois plus combattant et plus sage ? Un esprit plus féru de coutumes, langues et cultures lointaines et plus paysan ? Plus visionnaire pour l’avenir du monde et plus attentif au plus modeste, au plus vulnérable d’entre nous ?  Trouve-t-on plus …débutant en football et plus savant en Sumo ? A-t-on rencontré une personnalité aussi expansive, aussi communicative dans la parole et les gestes, et aimant larguer les amarres et se nourrir de longs silences partagés avec des enfants lourdement handicapés, laissant place au dialogue essentiel des yeux et du cœur ?  Connaît-on âme plus guerrière et cœur plus généreux ? A-t-on déjà vu un être doté d’une énergie sans pareille, dont chaque veine était irriguée par un tel appétit d’action, choisir de s’effacer soudainement, une fois quitté l’Elysée. Capable de respecter sans aucun accroc ni écart la promesse intérieure de ne plus y prendre part, sauf naturellement si l’essentiel était en jeu pour les Français et la France ?

Oui, Jacques Chirac le Corrézien, le Parisien, le Français était tout cela à la fois.Laissons-le continuer à nous inspirer. Sachons comme lui que l’histoire est cruelle, la vie si fragile et parfois triste à verser tant de larmes.

Tirons-en les mêmes conclusions : agissons sans relâche au service de tous. En regardant les autres, tous les autres. En regardant devant et en regardant loin.

 

Marie-Claire Carrere-Gee

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